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    eQuelle devrait être la position de l’Autorité Palestinienne à propos de l’accord sur l’agriculture de l’OMC ?

    8 December 2005

Il y a quelques jours, le ministre de l’économie de l’Autorité Palestinienne annonçait la décision de l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce) d’accepter la Palestine comme observateur lors de sa Sixième conférence ministérielle qui se déroulera du 13 au 18 décembre 2005 à Hong Kong. Cette place d’observateur au sein d’une conférence multilatérale sur le commerce sous-entend que la Palestine négocie son entrée comme membre à part entière de l’OMC. Cela a été confirmé par le ministre délégué qui a déclaré que le Ministère de l’Economie préparait les documents nécessaires pour l’entrée dans l’organisation.

Au premier regard, les citoyens palestiniens se sentent fiers de cette reconnaissance de la Palestine comme un Etat-nation. Sans doute ce ressenti est-il justifié mais il n’en demeure pas moins que les éléments concrets d’une souveraineté politique et territoriale n’existent pas et l’on peut toujours s’interroger sur la capacité des accords d’Oslo, de la Feuille de Route et de l’avis de la Cours Internationale de Justice sur le Mur, à permettre la création d’un état palestinien viable. Nous sommes d’accord avec le ministre pour dire que cette plateforme internationale qui génère les règles du commerce mondiale va permettre aux experts palestiniens d’améliorer leur savoir-faire et leurs connaissances du mécanisme des négociations commerciales multilatérales. En outre, les experts palestiniens vont pouvoir examiner les conséquences de l’application actuelle des règles du commerce internationale en Palestine. Nous nous joignons donc aux vœux du Ministre concernant une future intégration de l’économie palestinienne au système économique régional et global. De cette manière, les Palestiniens pourront renforcer leur position économique notamment par l’arrivée de nouveaux investissements et capitaux étrangers.

Cependant, nous devons être attentifs aux conséquences à long terme d’une future adhésion à l’OMC sur l’économie palestinienne et particulièrement sur son agriculture. Nous devons réaliser qu’il y aura un prix à payer pour remplir les conditions et les exigences internationales imposées par le libéralisme économique. La politique de l’OMC de libéralisation du commerce peut constituer un plus pour un certain nombre de produits mais, dans le même temps, peut créer d’importantes injustices et distorsions pour d’autres produits et notamment les produits agricoles. C’est pourquoi il nous paraît légitime de poser la question suivante à l’Autorité Palestinienne : Dans quelle mesure les agriculteurs, les femmes du monde rural et les producteurs agro-alimentaires vont tirer avantage ou au contraire être perdants de l’adhésion à l’OMC ?

A propos de l’OMC

L’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) a été créée en janvier 1995 avec pour mission d’émettre des règles pour le commerce entre les différentes nations. Au cœur de ce travail se situent des accords négociés et signés par la majeure partie des nations et ratifiés par leurs parlements¹. Depuis son établissement et jusqu’à février 2005, ce sont 148 Etats membres qui ont rejoint l’OMC, avec notamment l’Arabie Saoudite qui a récemment été reconnu membre officiel de l’organisation. Tous les membres ont rejoint l’organisation à la suite de négociations qui aboutissent à un équilibre entre droits et obligations. Ils jouissent des privilèges donnés par les autres adhérents et de la sécurité qu’offre la régulation du commerce. En contrepartie, ils ont pris l’engagement d’ouvrir leur marché et de se plier aux règles². On peut noter qu’Israël est membre de l’OMC depuis le 21 avril 1995.

Comme il est mentionné plus avant, la sixième conférence ministérielle de l’OMC va se tenir à Hong Kong du 13 au 18 décembre 2005, pour poursuivre les discussions en cours sur le commerce international, négociations qui ont échoué suite à l’impossible accord entre les membres au sujet de l’Accord sur l’Agriculture (AOA : agreement on agriculture) lors de la cinquième conférence de Cancun en 2003. Depuis lors, le blocage sur l’AOA a cristallisé les difficultés sur les autres secteurs. Le directeur général de l’OMC, Pascal Lamy, a affirmé qu’un processus d’intense consultation dans les derniers jours avait permis d’écrire une deuxième ébauche de texte en réponse au message clair des ministres qui demandaient à avoir une « base de travail possible » pour les débats de Hong Kong³.

Entre-temps, les actions de pression et de lobbying des organisations, réseau et activistes de la société civile se poursuivent contre l’accord sur l’agriculture de l’OMC. Ces acteurs qui proviennent des quatre coins du monde, pays développés ou en voie de développement, mettent en lumière les conséquences négatives et positives que cet accord pourrait avoir sur l’économie des pays en développement et sur les populations pauvres en premier lieu.

L’impact de l’Accord sur l’Agriculture en Palestine

Dans ce qui suit, nous espérons donner un aperçu des différentes conséquences de la future libéralisation des marchés agricoles qui devrait découler de l’AOA.

La stratégie de l’Autorité Palestinienne est de créer une économie palestinienne compatible avec le système commercial multilatéral comme l’a annoncé le Ministère de l’Economie qui s’est engagé à mettre en place les ajustements structurels pour répondre aux standards imposés par l’Organisation Mondiale du Commerce. Donc, si l’AOA est ratifié à Hong Kong, la Palestine devra s’y soumettre même si elle n’est pas encore membre de l’OMC. Lors d’une rencontre sur les politiques économiques organisée par le Comité Economique du Conseil Législatif Palestinien, le Ministère de l’Economie a annoncé son désir de satisfaire les exigences pour l’adhésion à l’OMC. Tous ces ajustements et ces annonces interviennent dans une période où l’économie palestinienne fait face à des défis importants notamment dans le secteur agricole et dans le domaine foncier.

L’économie palestinienne a souffert, et continue de souffrir, de nombreux problèmes et dysfonctionnement qui sont le résultat des politiques systématiques mises en place par les autorités israéliennes d’occupation pour limiter la croissance économique palestinienne dans de nombreux secteurs qui relèvent des intérêts économiques d’Israël. Lors des trois dernières décennies, Israël a miné la capacité du peuple palestinien à gagner son minimum vital, à atteindre la sécurité alimentaire et à accéder à la prospérité économique. Cela a renforcé le déficit de la balance commerciale des Territoires Palestiniens. L’économie palestinienne a profondément souffert du dumping exercé par Israël sur certains produits et notamment les produits agricoles vendus à perte, ce qui rend les productions des agriculteurs palestiniens non compétitives. Dans le même temps, Israël a réduit la liberté de mouvement des hommes et des marchandises et leur a interdit l’accès aux routes et aux tunnels qu’Israël construit pour contourner les communautés palestiniennes.

L’économie palestinienne est très vulnérable parce qu’elle dépend largement des prêts et de l’aide extérieure qui atteignaient respectivement 532 millions de dollars en 2001 et 467 millions de dollars en 2002. Les insuffisances de l’Autorité Palestinienne, le faible investissement domestique ainsi que des allocations budgétaires inadéquates ont augmenté la vulnérabilité de cette économie et notamment la capacité de production et l’efficience domestique en terme de qualité et d’avantage comparatif.

De ce fait les Territoires Palestiniens sont fortement affectés par les exigences extérieures qui leur sont imposées. Leur impact est d’autant plus fort en raison du vide juridique et de l’absence de régulations pour soutenir la production locale et renforcer les sociétés commerciales et les coopératives qui pourraient constituer des contre-pouvoirs aux puissantes entreprises internationales – en particulier les sociétés israéliennes.

Dans ce contexte, nous sommes préoccupés par les conséquences des politiques de libéralisation de l’agriculture palestinienne qui joue un rôle central pour la sécurité alimentaire et l’emploi des Palestiniens. En outre, c’est la principale source de viabilité pour de nombreuses industries palestiniennes comme l’agro-alimentaire, la production de fourrage, de savons, de meubles, de cosmétique, la maroquinerie… L’agriculture emploie 16% de la population active palestinienne et fournit une activité à plus de 39% du secteur informel. En outre, plus de 17% des familles palestiniennes cultivent leurs terres et élèvent des animaux pour leur subsistance. « Le secteur agricole génère 25% des exportations palestiniennes ; les principales exportations agricoles sont les fruits (72% de la surface cultivée), les olives et l’huile d’olive, les fraises, les légumes et plus récemment les fleurs coupées. L’agro-alimentaire est l’un des secteurs qui s’est développé le plus rapidement dans l’économie palestinienne. La part du marché local à augmenté de 25% en 1996 à 30% e, 1997 – une augmentation de 20% du marché pour les producteurs locaux ».

Si l’accord sur l’agriculture est ratifié et mis en place par les états membres, les règles de l’OMC seront appliquées en Palestine en vertu du Protocole de Paris signé entre l’OLP (Organisation de Libération de la Palestine) et Israël en 1994. L’Autorité Palestinienne sera alors forcée de mettre en conformité ses lois et règlements avec ces nouvelles règles, qui ne correspondent pas à l’intérêt propre des Palestiniens. Cela réduirait par conséquence le droit des Palestiniens à énoncer leurs propres lois sans la conditionnalité d’un agent régulateur international. Il convient d’être conscient des conséquences de l’application de règles qui naissent dans une situation de déséquilibre des pouvoirs. Par exemple, l’article VIII du Protocole de Paris met en place des règles concernant l’agriculture. Les deux parties signataires doivent respecter et appliquer ces règles dans leur contexte propre. Cependant ces règles entravent la mise en place d’une base économique solide par les agriculteurs palestiniens et les firmes agro-alimentaires parce que les obligations de l’accord posent des défis techniques qui les défavorisent. Ils sont par exemple incapables de relever le défi de la puissance agriculture et des acteurs agroalimentaires en Israël tels que Agresco, Hazera’, Ein Bar, Hadar… Ainsi les entreprises israéliennes continuent d’exercer leur oligopole sur le marché palestinien. Entre temps, la baisse de la surface agricole causée par la construction du Mur sur des terres fertiles palestiniennes confisquées restreint la capacité des Palestiniens à produire suffisamment de nourriture. D’où une exacerbation de la vulnérabilité et de la dépendance de la population palestinienne.

Cette situation de facto pourrait se détériorer encore avec la mise en place de l’Accord sur l’Agriculture. Cet accord faciliterait l’accès des firmes transnationales à l’économie palestinienne et augmenterait le contrôle mondial sur l’agriculture et le système agroalimentaire. Cela entraînerait un affaiblissement de la capacité des producteurs palestiniens particulièrement des groupes vulnérables comme les petits agriculteurs et les femmes. Cet accord menacerait également la subsistance d’une majorité des personnes qui sont dépendantes de l’agriculture, et notamment des femmes qui sont largement engagées dans l’agriculture de subsistance. En conséquence, cela affaiblirait les agriculteurs qui sont des acteurs essentiels de l’économie rurale en ce qu’ils génèrent un capital, un emploi local et assurent la sécurité alimentaire. L’application de l’AOA provoquerait sans doute l’anéantissement des petits producteurs ne pouvant continuer leur activité dans un contexte de concurrence accrue. Les paysans seraient alors écartés du marché local et de leur terre. Si la production agricole venait à décroître, le pays serait alors soumis à la fluctuation des prix des importations.

Permettre l’accès des firmes multinationales monopolistiques au marché palestinien aurait un effet environnemental désastreux en terme de biodiversité et de santé publique si certaines cultures génétiquement modifiées spécialement les produits de base comme le blé trouvaient un accès au marché local sans contrôle de l’Autorité Palestinienne. De fait, nous ne savons pas si l’aide alimentaire en provenance des Etats-Unis d’Amérique est génétiquement modifiée ou non. Il est de notoriété publique que l’Autorité Palestinienne n’a pas l’entière souveraineté sur ses importations, qui arrivent par l’intermédiaire des ports israéliens.

La libéralisation économique et l’Accord sur l’Agriculture pourraient avoir des conséquences désastreuses sur les femmes rurales palestiniennes. Ce sont en effet 60% du travail agricole et de la production agroalimentaire qui sont réalisés par les femmes, ces dernières étant plus vulnérables à cause du manque d’équipement, de service et de soutien financier, mais aussi parce qu’elles ont un accès plus restreint au marché global et une capacité de négociation plus faible qui ne leur permettra pas de résister à d’éventuel chocs causés par la libéralisation du marché. Les hommes et les femmes ont des capacités de réponse au changement de politique commerciale différentes. En effet la conversion d’une agriculture de subsistance vers une agriculture non traditionnelle et une production visant le marché extérieur, qui exigent une augmentation des normes de production, est problématique pour les femmes dont les exploitations sont petites et manquent de ressources. En conséquence, la mise en place de cet AOA pourrait porter un coup à la sécurité alimentaire des foyers palestiniens et créer de nouvelles contraintes pour les femmes. Sur le long terme cela pourrait entraîner pauvreté, insécurité et une baisse de la gouvernance exercée par la population locale.

En conclusion, nous souhaiterions accompagner la délégation palestinienne à la sixième conférence ministérielle de l’OMC de tous nos vœux concernant le succès des négociations avec les différents acteurs du commerce mondial. Cependant, ils doivent garder à l’esprit les pertes que l’économie palestinienne, notamment les agriculteurs, les femmes et les petits producteurs, pourrait connaître si l’Autorité Palestinienne devait mettre en place les ajustements économiques nécessaires pour répondre aux exigences du libre-échange international. L’Autorité Palestinienne doit être consciente du coût de la perte d’accès préférentiel aux marchés européens, américains et arabes dont jouissent les exportations palestiniennes (comme l’huile d’olive, les légumes, les fruits et les fleurs) si les tarifs agricoles étaient profondément réduits.

 

Nous invitons l’Autorité Palestinienne à mettre en place des consultations avec les différentes parties prenantes incluant les organisations de la société civile, les coopératives agricoles et coopératives de femmes, les syndicats de producteurs et le secteur privé. Une telle participation pourrait mettre fin au caractère unilatéral des décisions prises par l’Autorité Palestinienne, et qui auront un impact sur la majorité de la population.

 


[1] http://www.wto.org/english/thewto_e/whatis_e.htm

[2] http://www.wto.org/english/thewto_e/whatis_e/tif_e/org6_e.htm

[3] http://www.wto.org/english/news_e/news_e.htm

[4] Ministère de l’économie, http://www.mne.gov.ps/descodefault.aspx